LES EPARGNANTS SE REVOLTENT
AU CAMEROUN
Le "Comité de crise des épargnants de La Poste du Cameroun",
association-sœur de SOS Petits Porteurs et de l'AACAB, nous a adressé
de nombreux documents de presse sur le développement de la crise de
la Caisse d'Epargne Postale au mois d'avril 2004.
Les épargnants sont en colère. On refuse de leur laisser retirer
plus de 10.000 Francs CFA (soit 100 Francs français, 15 euros) au motif
qu'il n'y a plus de liquidités dans les caisses.
Le Messager du 5 avril explique :
"La réglementation bancaire oblige tout établissement de
constituer 25 % de réserve sur tout compte d'épargne et 50 %
pour tout compte bloqué." Or, "rien de cela n'aurait été
observé par" la Poste du Cameroun" après juin 2002."
Le Directeur Général, Edjangue Guillaume, n'aurait jamais envisagé
de retraits massifs et "aurait été pris de court".
Les épargnants ne se laissent pas faire.
Le quotidien Mutations du 8 avril relate sous le titre "Les clients envahissent
le siège ; les responsables portés disparus. Les caisses toujours
vides" qu'une centaine de personnes ont manifesté le 7 devant
le siège de la Caisse. Pendant ce temps, dans le centre ville, les
usagers du bureau de poste de Nlongkak étaient agglutinés devant
les guichets. Protestations aussi du côté de la poste de Messa.
Mardi (6 avril), le ministre des P et T a été interpellé
par un député du S.D.F., Social Democratic Front (une partie
du Cameroun est anglophone) : "Où est passé l'argent ?"
Le bi-hebdo Aurore Plus du 13 avril est particulièrement véhément.
Une caricature de la rubrique "Grifaronnage" pose la question :
"Dans quel pays avez-vous vu un repris de justice se faire confier la
gérance de deux caisses communicantes, sauf Edjangue ?" M. Edjangue
qui est à la fois comptable général de la Caisse d'Epargne
Postale (CEP) et Directeur Général (DG) de la société
nationale des postes (Sonaposte).
Le journal rappelle la crise bancaire des années 90. La restructuration
a coûté 300 milliards CFA (450 millions d'euros) payés
par la Banque Mondiale et en partie par l'Etat camerounais.
Aurore Plus précise que si la Poste est rentable en Allemagne et en
Grande Bretagne, c'est qu'on a su séparer les activités de la
Poste et celles de la "banque".
Le même jour, Mutations titre : "La crise gagne du terrain. La
Poste de Bafoussam prise d'assaut. Magouille dans les paiements à Yaoundé."
"Hier matin" à la poste de Messa (déjà citée
le 8), les épargnants ont paralysé la circulation en jetant
des bacs à ordures sur la chaussée. Le GMI (Groupement Mobile
d'Intervention) de la police a restauré l'ordre.
A Bafoussam, les clients envahissent la poste. "La grogne gagne l'arrière-pays".
Le 8 avril, une centaine de clients avaient bloqué la circulation avec
des poteaux électriques. Intervention du GMI.
Y a t'il deux poids, deux mesures dans le "simulacre de paiement des
usagers" ? Un vieillard affirmait à la poste de Messa : "Jeudi
passé, on a payé 400.000 F (= 600 euros) à quelqu'un
devant moi. Il était sur une liste envoyée par les chefs…"
Les témoignages fusent. "J'ai épargné près
de 1,2 million (= 1800 euros) à la Poste et voudrais retirer 400.000
F CFA pour régler mes factures d'hôpital et réparer mon
véhicule qui est en panne. C'est mon outil de travail déclare
Alain Tounga, les larmes aux yeux."
Marie est manifestement furieuse : "Ma mère est décédée
et je dois l'inhumer. Or je n'ai plus d'argent. Je compte sur mon épargne
à la Poste."
Un vieillard appuyé sur sa canne : "Je vais élire domicile
ici jusqu'à ce qu'on trouve une solution à mon problème."
Le journal s'étonne "qu'au moment où un sit-in est organisé
dans la capitale provinciale de l'ouest, des agents de contrôle venus
de Yaoundé soient régulièrement mis en mission et payé
sans trop d'effort."
L'hebdo régional Ouest-Echos sorti le même jour confirme : "Crise
à la CEP. Bafoussam (la capitale de l'Ouest) bloquée le 12 avril
par les épargnants en colère." Les contribuables dans la
rue, au nombre d'une centaine ont organisé un sit-in. Le préfet
a mobilisé une légion pour dégager l'axe principal.
Cette poste détient les dépôts de 30.000 épargnants.
Le Messager du 16 annonce que le receveur de Bamenda a été séquestré.
"Les épargnants frustrés par ses promesses fallacieuses
décident de le punir."
Des épargnants font vainement le pied de grue. On leur a promis 10.000
F CFA. On donne 5.000 à quelques-uns, puis "l'argent est fini".
M.N., venu de Douala, proteste : "Ma femme est gravement malade et hospitalisée.
L'argent que j'ai ramené de Douala est épuisé et au centre
de santé on m'en réclame davantage pour la sauver. Je suis désemparé"
!
"Le ton monte… on vide les poches pour constituer séance
tenante un trésor de guerre. 2.800 F (4 euros) sont ainsi collectés.
De quoi se procurer une chaîne et deux cadenas qui serviront à
séquestrer le receveur et ses collaborateurs."
Les "supplications changent de camp". Finalement, on donne 10.000
F à chaque épargnant. "Du coup, on s'est mis à se
demander d'où est sorti en si peu de temps l'argent."
Les épargnants promettent de revenir le lundi suivant pour un autre
coup de force.*
* *Des Camerounais croient voir dans cette pénurie de liquidités
une manœuvre pré-électorale. La présidentielle approche.
Pour Le Messager, certains pensent que leur argent a été confisqué
pour permettre au pouvoir de faire des "gestes de magnanimité"
en direction des électeurs.
Le quotidien Mutations du 21 avril reproche en tout cas au président
Paul Biya d'avoir acheté avec l'argent de l'Etat un Boeing 767 pour
les besoins de la présidence. Le prix : 60 milliards de F. CFA ? (soit
90 millions d'euros), sans compter des aménagements luxueux qui doubleront
peut-être la facture.
"Les nombreux usagers de la caisse d'épargne postale, commentent
Thierry Ngogang et Thiéry Gervais Gango, les fournisseurs et autres
instituteurs vacataires qui arpentent ou bloquent désespérément
les artères des principales villes du pays à la recherche de
leur argent, sauront apprécier à sa juste valeur cet ordre des
priorités dans les dépenses de l'Etat."Affaire à
suivre.